Hélène Laverdière

Députée
Laurier--Sainte-Marie

La Libye

Mme Hélène Laverdière (Laurier-Sainte-Marie, NPD):  

    Monsieur le Président, je suis très honorée aujourd'hui de pouvoir m'adresser à la Chambre à propos de cette question si importante. La résolution 1973 des Nations Unies est un bel exemple de ce qu'on appelle la doctrine de la responsabilité de protéger. Personnellement, c'est une approche, un concept, qui me tient particulièrement à coeur, puisque j'ai pu participer à en faire la promotion dans une vie antérieure.

     Comme cette résolution reflète bien un consensus au Conseil de sécurité des Nations Unies et reflète bien cette nouvelle philosophie de la protection des citoyens, il est important d'adhérer très strictement aux termes de la résolution. Du point de vue militaire, entre autres, je crois que nous convenons tous que, comme le dit la résolution, il s'agit essentiellement de protéger les civils, et non pas d'un changement de régime ou de tout autre objectif.

     Je ne m'étendrai pas beaucoup sur la question militaire, puisqu'il y a beaucoup d'autres aspects qui sont tout aussi importants. Je pense notamment aux aspects plus strictement diplomatiques. Il est important que le Canada, ainsi que tous les pays impliqués et l'OTAN travaillent avec les intermédiaires qui, en ce moment, sont sur le terrain et tentent d'établir un dialogue, ainsi qu'avec l'envoyé spécial du secrétaire général des Nations Unies, Abdel-Elah Mohamed Al-Khatib.

    On espère que tous les conflits se terminent un jour ou l'autre par une négociation à caractère diplomatique. Il faut dès maintenant travailler sur ce plan et préparer le futur. Il faudra d'ailleurs très rapidement penser aussi aux opérations de paix après le conflit et aux moyens d'appuyer le peuple libyen pour résoudre sa situation et trouver une solution plus pacifique aux conflits existants.

     Il y a un autre aspect très important, et c'est la question des droits de la personne. La résolution 1970 du Conseil de sécurité des Nations Unies a déjà référé la question libyenne à la Cour pénale internationale, et des investigations sont en cours. Un Canadien, Philippe Kirsch, est d'ailleurs l'un des trois commissaires chargés d'investiguer les violations des droits de la personne en Libye. Les allégations de viols systématiques, l'utilisation du viol comme arme de guerre, constituent l'un des aspects particuliers sur lequel il faudra se pencher dans ce contexte. Cette situation est inacceptable, et si elle se confirme, il faudra vraiment que les coupables soient amenés devant la Cour pénale internationale. De même, les autres personnes responsables de graves crimes contre l'humanité devront faire face à la Cour pénale internationale.  

    Finalement, last but not least, il y a manifestement la situation humanitaire en Libye. On estime que 10 000 à 15 000 personnes ont été tuées pendant les quatre mois de conflit dans ce pays. C'est un chiffre énorme qui n'est pas acceptable en soi. Aussi, un demi-million de personnes ont quitté le pays depuis le début de la crise, tandis que 330 000 autres ont été déplacées à l'intérieur du pays. Les Nations Unies évaluent également qu'au moins 1 000 personnes — principalement des hommes — ont été kidnappées ou sont disparues à Misrata depuis le début du conflit, en février.

    Des milliers de personnes des deux côtés des frontières vivent en ce moment dans la crainte de manquer de nourriture, de médicaments et d'autres biens essentiels. Toutefois, la crise ne sévit pas seulement à l'intérieur du pays. Plusieurs personnes ont été déplacées au-delà des frontières, notamment en Tunisie. Parmi ces personnes se trouve un grand nombre de travailleurs migrants qui ne peuvent rentrer chez eux.

    Selon les Nations Unies, dans le pire des cas, jusqu'à 3,6 millions de personnes pourraient être affectées en Libye par une crise humanitaire. Il y a certains problèmes pas seulement en Libye et dans les pays frontaliers, mais également ici. Des Libyens ont certaines difficultés, notamment les étudiants libyens qui ne reçoivent plus de fonds et dont les visas risquent d'expirer parce qu'ils n'ont plus de moyen d'assurer leur subsistance. Ce sont des gens à qui il faudrait également penser.

    Bref, il faut nettement faire plus sur le plan humanitaire. Jusqu'à présent, on a accordé à l'aide humanitaire un peu plus du tiers de ce qu'on a accordé à l'effort militaire.

    Je suis ravie que ma collègue nous ait annoncé aujourd'hui que le gouvernement investira 2 millions de dollars additionnels au titre de l'aide humanitaire.

    Il faut continuer dans cette direction. Nous sommes convaincus que, au fur et à mesure que nous allons voir la situation sur le terrain, nous constaterons des besoins de plus en plus grands. Il faut de l'argent, bien sûr, mais il faut aussi un plan. Il ne faut pas oublier d'utiliser les ressources que nous avons sur le terrain. Nous avons vu que l'Organisation internationale pour les migrations a utilisé des bateaux pour évacuer des gens et pour apporter médicaments et nourriture. Nous avons aussi des ressources sur le terrain qui pourraient être utilisées à cet effet, lorsque c'est possible.

    Enfin, je voudrais faire remarquer que la reconnaissance du Conseil national de transition libyen est certainement un pas dans la bonne direction qui nous permettra d'établir un dialogue pour favoriser nos efforts d'aide humanitaire et voir à la suite des évènements.

 M. Chris Alexander (secrétaire parlementaire du ministre de la Défense nationale, PCC):  

    Monsieur le Président, je tiens à remercier l'honorable députée de son intervention très précieuse et constructive dans ce débat. J'aimerais lui poser la question suivante.

    Étant donné l'ampleur de la crise humanitaire, le nombre de victimes, surtout civiles, au pays, et le nombre de personnes déplacées par la crise, selon elle, quelles mesures pourraient prendre les agences et les différentes instances des Nations Unies en Libye et dans la région? D'après son opinion très professionnelle, quelles seront les mesures à prendre à l'échelle multilatérale pour mieux traiter les différentes dimensions de cette crise humanitaire pendant les mois et les années à venir?

  Mme Hélène Laverdière:  

    Monsieur le Président, je remercie mon honorable collègue de sa question.

    Je pense que c'est une question absolument essentielle. Toute aide humanitaire doit être coordonnée. On a vu les gaspillages qui, disons-le, peuvent survenir lorsque l'aide n'est pas très étroitement coordonnée. Il ne s'agit pas de partir chacun de son côté pour faire ce qu'on croit bon. Il faut d'abord de bonnes évaluations sur le terrain et, ensuite, une coordination de groupe grâce, notamment, à plusieurs instances des Nations Unies et aux divers stades de coordination qui existent. On sait que tous nos ministères de la coopération internationale ont des tables de coordination. Au sein des Nations Unies, je pense notamment à l'Organisation internationale pour les migrations qui est déjà active sur le terrain, qui a une bonne connaissance des dossiers ainsi que des besoins et qui a montré jusqu'à maintenant un certain leadership au World Food Program —  je suis désolée, le mot français me manque parfois — et à d'autres organismes similaires. Toutefois, il faudra vraiment amener tout le monde à la table pour discuter.

M. Jack Harris (St. John's-Est, NPD):  

    Monsieur le Président, je félicite la députée de sa remarquable intervention. Elle a notamment mentionné qu'elle possédait une certaine expérience en matière d'affaires étrangères. C'est très modeste de sa part puisqu'elle a fait partie pendant plusieurs dizaines d'années des services diplomatiques canadiens. Nous lui sommes très reconnaissants de faire bénéficier la Chambre des communes et le caucus néo-démocrate de son expérience, de ses connaissances et de son jugement. La députée a fait preuve d'une très grande humilité, mais il va sans dire que nous apprécions ses connaissances, son expérience et son aptitude à nous conseiller à l'égard de ces questions extrêmement complexes.

    Aurait-elle l'obligeance de nous faire part de ses observations au sujet de l'afflux énorme de réfugiés vers la Tunisie? Nombre de ces réfugiés ne sont ni Libyens ni Tunisiens. Ce sont des travailleurs migrants qui ont traversé la frontière parce qu'ils n'ont pas pu quitter la Libye autrement. La députée a-t-elle eu des indications montrant que le gouvernement prend cette question au sérieux et envisage d'intervenir ou sera-t-il nécessaire que nous continuions à exercer des pressions?

 Mme Hélène Laverdière:  

 Monsieur le Président, je remercie mon collègue de ses bons mots.

    Effectivement, c'est une situation extrêmement préoccupante. Il s'agit essentiellement de travailleurs migrants. Ce sont souvent les délaissés, les oubliés, qui se retrouvent maintenant aux frontières. Ils proviennent habituellement de pays qui n'ont pas eux-mêmes les ressources pour rapatrier ces travailleurs. Ils se trouvent dans une situation incertaine comme s'ils étaient presque apatrides. On sait qu'en Tunisie, notamment, beaucoup d'efforts ont été faits. Il faut applaudir les efforts que le gouvernement tunisien a faits pour accueillir ces gens et les abriter. 

    Le gouvernement tunisien commence lui-même à être essoufflé. Voilà pourquoi il s'agit d'une question d'envergure mondiale. Il faut demander au gouvernement tunisien de quel genre d'aide il a besoin pour aider ces réfugiés. Il fait sa part et nous devons faire la nôtre.

L'hon. Stéphane Dion (Saint-Laurent—Cartierville, Lib.):  

    Monsieur le Président, je voudrais moi aussi dire à la députée de Laurier-Sainte-Marie à quel point j'ai apprécié son discours. Sa présence en Chambre sera certainement une grande aide pour notre pays. J'aurais trois questions très précises à lui poser.

    Premièrement, le NPD dit que ce n'est pas notre rôle de changer le régime — on est d'accord que ce n'est pas le rôle des militaires sur le terrain —, mais déjà nous appelons un changement de régime dès l'instant où on appuie le conseil de transition comme étant le gouvernement légitime. Cela n'est certainement pas le point de vue du régime actuel. Il faut donc reconnaître cela.

    Deuxièmement, la présence canadienne existe déjà sur le terrain, pensons par exemple à SNC-Lavalin. N'est-ce pas là un atout formidable par lequel nous pourrons aider les Libyens à reconstruire leur pays?

    Troisièmement, il y a le fait qu'on ne puisse pas intervenir partout, comme en Syrie. Pour le moment, il n'est pas question d'intervention militaire canadienne en Syrie. Est-ce une excuse pour n'intervenir nulle part? Bien sûr que la cohérence parfaite serait qu'on intervienne partout ou nulle part, mais les conséquences seraient très nocives pour le rôle du Canada dans le monde. Il me semble qu'on intervient là où peut intervenir avec succès.

 Mme Hélène Laverdière:  

    Monsieur le Président, je remercie le député de ses commentaires et encouragements. Je vais répondre très brièvement.

    Pour ce qui est du Conseil national de transition libyen, on parle vraiment de le reconnaître comme une entité légitime avec laquelle on peut discuter et établir un dialogue. Mon information parle d'une entité légitime avec laquelle établir un dialogue, et ce dialogue est absolument essentiel. Si on veut apporter une aide humanitaire et agir sur le terrain, il faut pouvoir dialoguer avec cette organisation.

    Pour ce qui est de la reconstruction, je crois qu'à cette étape, en juin 2011, il faut probablement attendre encore un peu avant de pouvoir identifier les besoins de reconstruction et les organismes qui seront le mieux à même de diriger et d'appuyer les Libyens dans cette reconstruction. Après tout, ce sera l'oeuvre des Libyens eux-mêmes.

    Pour ce qui est de la dernière question, portant sur la possibilité d'intervenir partout, je crois qu'il y a vraiment un élément clé. Si on revient à la doctrine de la responsabilité de protéger, l'élément clé est le Conseil de sécurité des Nations Unies. À partir du moment où le Conseil de sécurité des Nations Unies donne son accord pour une action, je crois que le Canada devrait idéalement en faire partie. C'est l'autorisation pour aller de l'avant. Sans autorisation du Conseil de sécurité des Nations Unies, la chose devient beaucoup plus difficile et ne tombe pas du tout sous le chapeau de la responsabilité de protéger.

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